Armenian Blul (Sring) Overview
Présentation
Le Blul (également appelé Sring) est un instrument à vent traditionnel arménien appartenant à la famille des flûtes obliques (aérophones à encoche). Le Blul (Sring) moderne est généralement fabriqué en bois d’abricotier, matériau privilégié pour ses qualités acoustiques, tandis que les versions anciennes pouvaient être réalisées en métal, en os ou en corne animale. Il se distingue par un timbre chaud et soufflé, qui lui confère un caractère mélancolique et pastoral.
Dans la culture folklorique arménienne, le Blul occupe une place essentielle. Il accompagne les chants pastoraux, les danses traditionnelles et les récits épiques. Répandu dans les régions rurales d’Arménie, on le retrouve également largement en Anatolie et dans les Balkans, sous différentes appellations locales. Sa sonorité reste fortement associée à l’univers pastoral, évoquant les montagnes, les plaines et les traditions orales des bergers.

Blul (Sring) arménien ©
À l’instar du Duduk, le Blul a longtemps été considéré comme un instrument rural et populaire, principalement associé à un usage pastoral. Toutefois, bien que ce processus ait été plus discret et plus lent que pour le Duduk, le Blul a progressivement acquis un statut académique et scénique.
Intégré par les musiciens arméniens dans les ensembles, les concerts et l’enseignement spécialisé, il est désormais reconnu comme un instrument emblématique de l’identité musicale arménienne, apprécié autant pour la richesse de sa sonorité que pour sa valeur culturelle et patrimoniale.
Etymologie
Le Blul est désigné en arménien sous deux appellations : Blul (բլուլ) et Sring (սրինգ). Le terme Sring est privilégié dans les milieux académiques et dans la littérature scientifique, tandis que Blul demeure l’appellation la plus répandue dans l’usage courant.
L’origine de Sring remonte à l’Antiquité : il est généralement rapproché du grec ancien syrinx (Σῦριγξ), nom de la nymphe de la mythologie grecque associée à la flûte de Pan, et par extension utilisé pour désigner ce type d’instrument. Cette parenté étymologique met en évidence l’ancienneté de la flûte et ses liens avec les traditions méditerranéennes et proche-orientales.
Le terme Blul, quant à lui, est rapproché du kurde bilûr, avec lequel il partage une racine commune. Celle-ci remonte probablement aux langues araméennes et syriaques (belura), où elle signifiait « cristal », « éclat » ou « clarté ». Dans ce contexte, l’usage du mot Blul en arménien peut s’expliquer par l’analogie entre la pureté sonore de l’instrument et la transparence lumineuse du cristal. L’appellation Blul reflète ainsi à la fois une filiation linguistique régionale et une perception symbolique du timbre clair et lumineux caractéristique de la flûte. [2]
Historique de l'instrument
Des vestiges archéologiques attestent de l’existence de flûtes apparentées en Arménie depuis plusieurs millénaires. Le terme « սրինգ » (sring) apparaît déjà dans des textes médiévaux pour désigner un instrument de type flûte, au Veme siecle, Movses Khorenatsi et Pavstos Buzand (Faustus de Byzance) en font reference dans leurs recits [4]. La trace la plus ancienne d’un instrument apparenté au Blul en Arménie a été mise en évidence sur le site archéologique de Garni . Elle remonterait au IIe millénaire avant notre ère et correspond à une flûte confectionnée dans un ossement de cigogne. [5]
Contrairement au Duduk, progressivement intégré aux ensembles, le Blul est longtemps resté lié au monde rural. Il demeurait associé à des traditions purement pastorales. Sa facture simple, sa légèreté et sa portabilité en ont fait l’instrument privilégié des bergers.
Le musicologue Artur Shahnazaryan souligne que le Blul remplissait une véritable fonction de travail dans le pastoralisme traditionnel : chaque mélodie jouée correspondait à une action précise imposée au troupeau. Ainsi existaient des airs spécifiques pour mener les bêtes à l’eau, pour les rappeler, ou encore pour signaler l’approche d’un loup et alerter les chiens de garde. [1]

Illustrations © Matenadaran
Au fil du temps, le Blul a néanmoins dépassé son cadre pastoral pour s’intégrer à la musique savante et aux ensembles traditionnels arméniens. Son timbre singulier, à la fois chaud et soufflé, y complète harmonieusement les autres instruments à vent tels que le Duduk, le Shvi et la Zurna, consolidant ainsi sa place au sein de l'orchestre traditionnel arménien.
Le Blul a connu d’importantes améliorations au cours des trente dernières années, grâce au travail de facteurs et de musicologues expérimentés, ce qui a facilité son intégration dans le milieu académique et, plus largement, sa diffusion. Dès les années 1990, un huitième trou fut ajouté par le musicien, musicologue et facteur Norayr Kartashyan, élargissant considérablement les possibilités techniques de l’instrument [5]. Par la suite, des artisans tels que Karen Mukayelyan ont poursuivi la fabrication de ce type de Blul et en ont assuré une diffusion plus large auprès des musiciens, contribuant à son adoption dans divers contextes musicaux et à sa reconnaissance croissante.
Facture de l'instrument
Le Blul est une flûte oblique et cylindrique fabriquée principalement en bois d’abricotier. Le modèle en Do (C), le plus courant et le plus utilisé, mesure 80 cm, mais la longueur de l’instrument peut varie en moyenne entre 45 et 80 cm selon la tonalité.
Le Blul arménien moderne possède huit trous mélodiques disposés sur la face supérieure, ainsi qu’un trou de pouce à l’arrière, cette disposition fait du Blul armenien un instrument chromatique.
Le Blul est généralement conçu en deux parties emboîtées l’une dans l’autre : la tête et le corps de l’instrument. Le point de jonction entre ces deux éléments est le plus souvent renforcé par des bagues métalliques ou par un enroulement de fils, selon les préférences de l’artisan facteur. Il peut etre egalement concus en trois partie, avec une embouchure amovible, pouvant etre changée en cas d'endommagement dans le temps.

Legende d'un Blul (Sring) armenien ©
Tessiture
La tessiture du Blul s’étend sur deux octaves et demie. Un Blul accordé en Do (C) peut ainsi couvrir une plage allant du Do grave (C3) jusqu’au Fa aigu (F6).

Tessiture d'un Blul (Sring) en Do (C) © Gusan Instruments
Accordage
Contrairement aux instruments à cordes, les instruments à vent ne possèdent pas de chevilles permettant de modifier la tension et donc la hauteur des sons. Leur accord est fixé dès la fabrication : la longueur et le diamètre du tube déterminent la hauteur fondamentale, tandis que l’emplacement des trous définit les intervalles de la gamme.
Une seule manipulation reste possible : sur les instruments conçus en deux parties, la jonction entre l’embouchure et le corps peut être très légèrement décalée. Cette modification de la longueur effective de la colonne d’air entraîne un ajustement fin de la justesse (environ un quart de ton). Plus la longueur est augmentée, plus la hauteur sonore diminue.
Cet ajustement demeure toutefois limité : il ne permet pas de changer l’accord de l’instrument, mais uniquement de corriger de légères imprécisions, le plus souvent causées par les variations de température ambiante.
Tablature

Tablature d'un Blul (Sring) Chromatique en Do (C) ©
Decoration
Moulures
Le Blul présente une décoration généralement sobre, limitée à des moulures sculptées dans le bois, le plus souvent sous forme de cerclages ou de motifs linéaires. Cette ornementation, simple mais distinctive, constitue la forme décorative la plus courante de l’instrument. Elle est également révélatrice de l’artisan, chaque facteur réalisant ses moulures de manière singulière afin de se distinguer.
L’usage de la nacre (sadaf), bien que possible, demeure secondaire pour le Blul et, plus largement, pour les instruments à vent. Cette matière décorative est en réalité davantage associée aux instruments à cordes orientaux tels que le Tar, le Kamancha ou le Saz, où elle occupe une place essentielle dans la mise en valeur esthétique et symbolique.

Decoration au Sadaf © Gusan Instruments
Variantes
Matériaux
Si le bois d’abricotier demeure le matériau privilégié pour la fabrication du Blul, en raison de ses qualités acoustiques et de sa disponibilité en Arménie, certains instruments sont également réalisés en bois de prunier, de pommier ou de noyer, chacun apportant une couleur sonore légèrement différente.
On rencontre aussi des Bluls métalliques, dont le timbre est plus feutré. Autrefois très répandus, notamment parce que le métal était plus accessible que le bois de qualité, ces modèles sont aujourd’hui devenus rares. Des archives révèlent également l’utilisation de canons de fusils pour la fabrication de Bluls, notamment au sein de l’armée ottomane, car le tube déjà creux facilitait leur confection.

Blul (Sring) en roseau, en metal et en bois © Komitas Museum
Tonalité
Le Blul existe dans une grande variété de longueurs et de diamètres, ce qui permet de le fabriquer dans des registres allant du Blul soprano au Blul basse. Cette diversité favorise son adaptation à différents répertoires et contextes musicaux. Les modèles les plus courants restent accordés en Do (C) et en Ré (D), tonalités qui offrent un équilibre optimal entre souplesse de jeu et compatibilité avec les orchestres traditionnels arméniens.
Un article dédié aux variantes du Blul est à retrouver ici : Variantes du Blul
Instruments proche
Le Blul se rattache à une vaste famille de flûtes obliques que l’on retrouve dans différentes traditions régionales. Parmi ses instruments apparentés, on peut citer le Bilûr kurde, le Ney truc, persan et arabe, le Kaval bulgare ou encore le Dili Kaval turc. Ces instruments partagent des techniques de souffle et d’ornementation similaires, tout en possédant des timbres et des usages propres à leurs contextes culturels respectifs.
Technique de jeu
Le jeu du Blul repose avant tout sur une maîtrise fine de l’orientation et du contrôle du souffle. Le musicien ajuste en permanence la pression de l’air, ce qui permet de modifier la hauteur des sons et d’assurer le passage d’une octave à l’autre. Cette maîtrise respiratoire est essentielle pour obtenir des notes précises et maintenir la stabilité de l’intonation.
À cette gestion du souffle s’ajoute une grande dextérité des doitgs. Le positionnement des doigts et la rapidité d’exécution permettent non seulement de parcourir les gammes avec fluidité, mais aussi de réaliser les ornements caractéristiques de l’interprétation arménienne. Ces ornements (trilles, appogiatures, glissando) occupent une place centrale dans l’expressivité du répertoire, donnant au Blul son identité musicale armenienne.
Posture de jeu
Position du Blul
Le Blul se tient légèrement incliné en diagonale, à un angle de 30 à 45 degrés devant le musicien. L’instrument repose naturellement entre les deux mains, et son orientation peut varier en fonction de la morphologie et du confort du joueur. Chez les droitiers, il est généralement incliné vers la droite.
La stabilité de l’instrument ne dépend d’aucun appui externe : elle est assurée uniquement par la souplesse des doigts et la régularité du souffle, qui maintiennent le Blul en position tout en permettant une liberté totale de jeu.

Position du Blul (Sring) © Gusan Instruments
Technique de production du son
La production du son est propre a celles de toute flutes obliques, elle dépend entièrement de la manière dont les lèvres orientent l’air vers l’arête du tube. Elles viennent effleurer l’extrémité supérieure sans la fermer, laissant passer un flux d’air dirigé en biais. L’équilibre entre la tension des lèvres, la pression du souffle et l’inclinaison de l’instrument conditionne la justesse et la couleur du son. Une légère variation suffit à transformer le timbre, du son doux et feutré qui caractérise le Blul à une sonorité plus brillante et sifflante.
Dimension symbolique de l'instrument
Le Blul est intimement lié à la culture pastorale arménienne. Ses mélodies évoquent les chants de bergers et les paysages de montagne. Il accompagne souvent les poèmes épiques et les chants populaires, mais peut également s’intégrer dans des ensembles plus vastes, où il apporte une couleur unique.
Déclin et Renaissance
Instrument très ancien, et sans doute l’un des plus anciens de la culture musicale arménienne, le Blul (Sring) était vraisemblablement très répandu et largement utilisé, aussi bien dans le monde pastoral que par les musiciens. Avec la mondialisation, l’industrialisation et l’introduction des instruments européens, son usage commença toutefois à décliner à partir du XIXᵉ siècle.
Au XXᵉ siècle, plusieurs musiciens et musicologues arméniens s’attachèrent à préserver le Blul et à le remettre sur le devant de la scène. Ce travail fut amorcé par Komitas au début du siècle, et s’est poursuivi jusqu’au XXIᵉ siècle grâce aux recherches et aux initiatives de figures comme Norayr Kartashyan, qui ont grandement contribué à la préservation et à la valorisation de l’instrument.
Aujourd’hui, grâce à ces engagements, le Blul connaît une véritable renaissance : il est de plus en plus joué, enseigné dans les conservatoires d’Arménie, et interprété par des artistes contemporains désireux de mettre en valeur ce patrimoine musical. Les luthiers modernes perpétuent également sa fabrication, proposant différentes tailles et tonalités afin de répondre aux besoins actuels des musiciens.
Enseignement
Le Blul (Sring) est aujourd’hui enseigné dans de nombreuses écoles de musique en Arménie. Il dispose même de son propre département au sein du Conservatoire d’État Komitas d’Erevan, signe de sa reconnaissance académique et de son importance dans la formation musicale contemporaine.
Musiciens
Parmi les grands maîtres du Blul, il convient de citer Levon Madoyan, Norayr Kartashyan et, plus récemment, Avag Margaryan, qui ont marqué, et continuent de marquer, l’histoire de l’instrument par leur virtuosité, leurs recherches artistiques et leurs enregistrements de référence. À leurs côtés, le compositeur et ethnomusicologue Komitas fut également interprète du Blul (Sring). Par son œuvre et ses activités internationales, il a joué un rôle déterminant dans la diffusion de l’instrument au-delà des frontières arméniennes.
Selon Komitas
En tant que l’un des pères fondateurs de la musique moderne arménienne, la parole de Komitas résonne avec une autorité particulière. Selon lui, l’instrument le plus authentiquement arménien n’était pas le Duduk, mais le Blul, que lui appelait Sring. Il affirmait que chaque peuple possède un instrument emblématique, et que, pour les Arméniens, c’est le Sring qui incarne le mieux leur identité musicale. C’est d’ailleurs avec un Sring qu’il présenta, en 1906 à Paris, lors du Congrès international de musique, la musique nationale arménienne au public international. La polyvalence, l’étendue de ses possibilités techniques et expressives, ainsi que ses sonorités à la fois pastorales et mystiques, en faisaient, selon Komitas, un instrument capable de traduire toutes les émotions, celles du cœur, de l’esprit et de l’âme.
Il est important de rappeler qu’à l’époque de Komitas, le Duduk n’avait pas encore acquis la place centrale qu’il occupe aujourd’hui. Dans ses écrits, Komitas se réfère d’ailleurs à cet instrument en utilisant le terme “Ney”, d’après l’appellation turque, signe que son identité propre n’était pas encore affirmée dans la culture arménienne. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que le Duduk fut progressivement adopté, perfectionné et maîtrisé par les musiciens arméniens, jusqu’à devenir l’un des symboles les plus puissants de la musique nationale arménienne.
Répertoire emblématique
Le répertoire propre du Blul, c’est-à-dire celui qui lui est spécifiquement dédié, reste encore limité. Pendant des siècles, l’instrument a principalement servi à interpréter des airs folkloriques et des mélodies populaires transmises oralement, sans véritable corpus écrit.
Ce n’est que récemment, avec son intégration dans le milieu académique, qu’un répertoire propre a commencé à se constituer, grâce aux travaux de musiciens et compositeurs qui écrivent désormais des pièces spécialement conçues pour le Blul.
Sources
[1] Arthur Shahnazryan, Interview "Հայրենեան. Նվագարան" par H1
[2] Kjell Aartun: Studien zur ugaritischen Lexikographie. Mit kultur- und religionsgeschichtlichen Parallelen. Teil II: Beamte, Götternamen, Götterepitheta, Kultbegriffe, Metalle, Tiere, Verbalbegriffe. Neue vergleichbare Inschriften: A. Harrassowitz, Wiesbaden 2006, S. 60
[3]
[4]
[5]
[6]
[7]
[8]
[9]